
Chaque jour, des milliers de produits franchissent les frontières togolaises, les uns par les passages légaux, les autres via des voies détournées à travers la contrebande, la sous-déclaration et la sous-évaluation des marchandises. Ces pratiques ont privé le fisc togolais d’environ 15 milliards FCFA par an avant 2020.Un manque à gagner qui se prolonge, à des niveaux similaires, en 2021 et 2022.
Un tricycle s’immobilise dans une rue, face à la grille qui matérialise la frontière entre le Togo et le Ghana. Le conducteur descend et s’approche d’un homme en civil. Les deux échangent brièvement, à voix basse. Quelques instants plus tard, le conducteur regagne son tricycle et redémarre. Devant lui, un autre homme en civil tire la grille pour l’ouvrir. Le tricycle s’y engouffre aussitôt. La grille se referme immédiatement derrière lui. Un passage manifestement négocié.
Des centaines de kilogrammes de marchandises viennent ainsi de franchir la frontière en direction du Ghana. Cela se passe au quartier Kodjoviakopé, dans la commune du Golfe 4 à Lomé, frontalière du Ghana.
Ce manège s’observe plusieurs fois par jour, aux différents points de passage clandestins le long de la frontière. Cette grille installée par le Togo suite à l’attaque d’un commando venu du Ghana, le 23 septembre 1986, a été sectionnée par endroits par les contrebandiers. Ces derniers négocient rapidement leur passage afin que les marchandises ne soient pas interceptées par la hiérarchie des militaires en faction à la frontière. « Les chefs des militaires débarquent parfois par surprise. Les marchandises ne doivent pas traîner ici », explique Thomas, conducteur de tricycle. Nom d’emprunt pour protéger son identité.
Chaque semaine Thomas effectue régulièrement le trajet entre les marchés de Lomé la capitale, où s’approvisionnent ses clientes et la frontière Togo-Ghana. De préférence très tôt le matin ou à la tombée de la nuit. Le choix des horaires n’est pas anodin. Il permet d’éviter au maximum la présence de la police sur les routes.
A Ségbé, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Kodjoviakopé, le même spectacle se produit. Là, la ligne qui sépare le Togo et le Ghana n’est pas matérialisée par une grille, mais par la broussaille, avec une dizaine de points de passage installés le long de cette frontière. « Je traverse sans encombre la frontière du côté du Ghana. Mais je dois faire attention pour ne pas me faire arrêter par la patrouille Antigang du Togo », raconte Dodji, jeune togolais rencontré au niveau d’un point de passage à Ségbé, quartier de la commune du Golfe 7, à Lomé. Son principal client commercialise des médicaments, en provenance du Nigeria et du Ghana.
Ces médicaments sont destinés à plusieurs grossistes à Lomé, qui se chargent à leur tour de ravitailler les revendeuses dans divers quartiers. A chaque traversée, Dodji peut transporter jusqu’à 100 kilogrammes de médicaments répartis dans des cartons soigneusement couverts. Il fait son trajet généralement de nuit. « Je me suis déjà fait arrêter. J’ai pu m’en sortir parce que mon client a versé de l’argent. Environ 500 mille FCFA », raconte-t-il. Des propos que nous n’avons pas pu vérifier parce que n’ayant jamais eu accès au client impliqué dans cette activité lucrative.
Un business lucratif
A l’instar de Thomas et Dodji, ils sont nombreux à se livrer à la contrebande, en assurant le transport des marchandises. Cette activité lucrative implique aussi des adolescents qui ont pour la plupart abandonné l’école.
Un vendredi soir du mois d’avril 2025, un groupe de trois garçons âgés d’à peine treize ans, qui connaissent bien les rouages de la traversée de la frontière, a assuré le transport des marchandises pour le compte d’un couple. Ne pouvant disposer d’un tricycle comme les adultes, ils utilisent un pousse-pousse. Ce jour-là, ils avaient transporté des boissons sucrées et énergisantes en provenance du Ghana. Soixante packs de seize bouteilles de 350 ml chacune.
Cette quantité est infime par rapport aux achats qu’effectue régulièrement ce couple. Trois fois par semaine, il alimente son petit commerce avec une centaine de packs de boissons et d’eau minérale, toutes produites au Ghana. Bigoo, Verna, Rush, BelAqua et Slemfit sont parmi les produits les plus écoulés.
« Pour le transport, on débourse 4 Cedis (environ 200 FCFA) par pack. Les contrebandiers ghanéens et togolais prennent 2500 FCFA, chacun à son niveau pour laisser passer les marchandises », révèle la dame. « Passer par la douane serait trop coûteux », tente-t-elle de justifier.
D’autres commerçants importent de plus grandes quantités de boissons et d’eau minérale. En faisant le guet, on peut facilement voir passer des tricycles remplis de boisson. Chacun de ces tricycles transportent environ deux cents à trois cents packs. Des sources impliquées dans la contrebande indiquent que le propriétaire d’une telle cargaison peut débourser jusqu’à 20.000 FCFA en pots-de-vin pour le passage de sa marchandise. Sans y inclure le transport.
Malgré toutes les dépenses effectuées pour importer clandestinement les produits, les marges des commerçants se situeraient entre 300 FCFA et 500 FCFA par packs. En important cent packs, le commerçant gagne au moins 30.000 FCFA.
Ce trafic transfrontalier ne concerne pas seulement les boissons et eaux minérales. D’autres produits tels que l’huile de cuisson font également l’objet de contrebande au niveau des frontières, et s’exportent en grande quantité.

Chaque jour, on observe le ballet des tricycles remplis de bidons d’huile dans les ruelles menant à la frontière Togo-Ghana. Chaque tricycle peut transporter jusqu’à 100 bidons de 25 litres d’huile. Difficile de déterminer le nombre exact de tricycles qui franchissent la grille chaque jour. Mais une source travaillant comme portefaix au niveau d’un point de passage clandestin de la frontière Aflao à Lomé estime qu’en période de fête, lorsque la demande est forte, on peut compter jusqu’à dix cargaisons en une journée.
Conséquence de cette exportation massive, une diminution du stock destiné au marché local et une forte tension sur le marché. Et pour cause, la grande partie de cette huile produite dans la zone franche est destinée à l’exportation. Ceux qui exportent clandestinement puisent ainsi dans le stock destiné au marché local.
La contrebande n’épargne pas les produits céréaliers, principalement le maïs et le haricot. En avril 2022, l’ANSAT (Agence nationale pour la sécurité alimentaire du Togo) a intercepté une cargaison de 26 tonnes de maïs à destination du Bénin. Son propriétaire ne disposait d’aucun document lui autorisant cette exportation. « On ne peut pas accepter cela, au moment où nous vivons une hausse des prix sur l’ensemble des marchés du Togo », avait déclaré le Colonel Ouro-Koura Agadazi, à l’époque Directeur Général de l’ANSAT.
Cette saisie n’est que la face émergée de l’iceberg. En plus des céréales, d’autres produits de grande consommation comme le riz et le gari (farine à base de manioc) s’exportent toujours en direction du Bénin et du Ghana.
Au niveau d’Agoué et Agouégan, localités frontalières du Bénin, le trafic de gari et du maïs prospère. Chaque jour, une cinquantaine de sacs de maïs et de gari est exportée par voie fluviale. Selon des confidences de sources locales, chaque sac de maïs et de gari est taxé par les passeurs, entre 500 FCFA et 1000 FCFA, en fonction de la taille.
La contrebande de marchandise se déroule dans les deux sens. Les boissons et eaux minérales sont convoyées vers le Togo à partir du Ghana, pendant que le riz, l’huile, le maïs et d’autres produits franchissent la frontière en direction de l’ancienne Gold Coast. Dans le même sillage, le gari et le maïs sont convoyés vers le Bénin, d’où provient l’essence dite frelatée. Ce carburant est aussi acheminé du Ghana pour alimenter le commerce illicite au Togo.
Que ce soit à Kodjoviakopé, Ségbé, Agouégan ou sur les autres points de passages clandestins des frontières togolaises, le déploiement des militaires ne dissuade guère les contrebandiers.
Le 9 octobre 2025, une lettre a été adressée au Chef d’Etat-Major Général des FAT (Forces armées togolaises) pour savoir si des dispositions sont prises pour éviter une implication des forces de défense dans la contrebande. Il n’a pas répondu aux questions, évoquant un agenda chargé.
Les recettes qui doivent être perçues par les services douaniers de ces pays si ces produits passent par les voies légales, sont par conséquent perdues du fait de la contrebande.
L’impact de la contrebande sur les ressources fiscales
Le 16 mai 2022, suite aux nombreuses pénuries qu’a connues le Togo, et pour éviter une exportation massive qui exposerait à une flambée des prix, le gouvernement a décidé de soumettre toute exportation des produits de grande consommation à une autorisation préalable. Celle-ci est délivrée par le ministère en charge du commerce, selon l’arrêté interministériel N°010-MCICL-MEF-MAEDR-MSPC fixant les conditions d’exportation des produits de grande consommation. Parmi les produits concernés, les huiles de cuisson, le maïs, le gari et le haricot.
Suivant l’article 4 de cet arrêté, le dossier de demande d’autorisation doit comporter, outre les détails sur la nature, le volume, la provenance et la destination des produits, la carte de création d’entreprise de l’exportateur et une quittance de 50.000 FCFA. L’autorisation n’est valable que pour une seule exportation, avec une durée de validité de 30 jours. Elle doit être renouvelée à chaque exportation.
Le 25 mars 2025, l’arrêté interministériel N°0016/MCACL/MEF/MAHVDR/MSPC a été pris pour modifier celui du 16 mai 2022. Ce nouvel arrêté fixe la quittance à 100.000 FCFA. Saisi par courrier le 09 octobre 2025, le ministère du Commerce n’a pas réagi. Mais selon une source au sein dudit ministère, la mise en œuvre de cet arrêté a engendré de nouvelles recettes pour l’État, avec le nombre d’exportateurs en légère augmentation chaque année, depuis 2022. « Toutefois, il est illusoire de penser que la contrebande a disparu », relativise la source qui évoque de possibles cas de corruption d’agents de l’Etat.
En 2013, dans une évaluation des menaces liées à la criminalité transnationale organisée en Afrique de l’ouest, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) souligne que la contrebande repose plutôt sur la corruption que sur la dissimulation.
Outre l’arrêté interministériel du 16 mai 2022 modifié en mars 2025, la législation fiscale définit les conditions d’importation et d’exportation des produits, avec l’application des droits de douane. « Ces droits varient selon la nature des produits », préciseDr Emmanuel Sogadji. Ce fiscaliste, associé-gérant du cabinet Mercure Consulting Group à Lomé, explique qu’en contournant le cordon douanier, les acteurs de la contrebande privent l’Etat de ressources assez importantes qui pourraient être utilisées pour des projets de développement.
Propos qui soutiennent les déclarations de Mukhisa Kituyi, Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). En introduction au rapport 2020 sur le développement en Afrique publié par son institution, il a déclaré que « les flux financiers illicites et la corruption entravent le développement de l’Afrique en drainant les devises étrangères, en réduisant les ressources nationales, en étouffant le commerce et la stabilité macroéconomique et en aggravant la pauvreté et les inégalités. Ces flux illicites privent l’Afrique et ses populations de leurs perspectives, sapent la transparence et la responsabilité, et érodent la confiance dans les institutions ».
Dans son rapport 2020 sur le développement en Afrique, la CNUCED souligne que les flux financiers illicites, (contrebande et sous-déclaration douanière y compris), avoisinent 88 milliards de dollars chaque année pour l’Afrique. Soit près de 50.000 milliards FCFA.
Face aux pertes de ressources, l’Office togolais des recettes (OTR) joue sa partition. Créé par la loi du 10 décembre 2012, l’OTR intègre les directions générales des douanes et des impôts au sein d’une seule et unique structure.
En septembre 2020, il a mis en place le Système automatisé de marquage des produits (SAM). Objectif, lutter contre la fraude fiscale, améliorer la traçabilité des produits et optimiser le recouvrement des taxes. La bière, l’eau, les jus de fruits, le vin, les vermouths, les boissons et le tabac font partie des produits concernés par cet outil de traçabilité.
Le 31 mars 2025, l’office a présenté le bilan du SAM qui a permis, en cinq années d’existence, de collecter 35,8 milliards FCFA. « L’impact de cette solution sur la lutte contre la contrebande, et la collecte des recettes est énorme. Rien que dans le secteur de la bière, plus de 5 milliards de FCFA ont été récoltés entre 2022 et 2024 », déclare le président de la commission de marquage, le Colonel Esso-Wavana Adoyi.
Selon les Rapports de performance de l’OTR, entre 2019 et 2024, d’énormes quantités de produits de contrebande ont été saisis dans le pays (voir graphique ci-dessous).

Outre les saisies, l’OTR effectue des contrôles en entreprises. Selon le rapport de la CNUCED cité plus haut, le maquillage des flux commerciaux par la manipulation des facturations permet aux multinationales de soustraire près de 40 milliards de dollars par an aux administrations douanières de l’Afrique. Plus de 22.000 milliards FCFA.
La pratique, expliquée par l’Organisation mondiale des douanes (OMD), consiste pour les entreprises à sous-estimer la valeur des exportations pour dissimuler les profits commerciaux, tout en surfacturant les importations pour faire sortir de l’argent du pays, de façon illicite. Conséquences, les marchandises quittent le pays, mais les flux financiers correspondants sont dissimulés.
Dans le cadre du renforcement du contrôle douanier, du renseignement et de la lutte contre la fraude douanière, le Rapport de performance de l’OTR (exercice 2020) indique que trois entreprises établies au Togo (une en zone franche et deux de droit commun) ont été épinglées, en 2019. Les contrôles de ces entreprises, dont les noms ne figurent pas dans le rapport, ont permis de recouvrer 1,9 milliard FCFA ainsi que les droits de douane éludés et les amendes à hauteur de 451,6 millions FCFA. Les montants recouvrés sont tout aussi importants en 2021 et 2022.(voir graphique ci-dessous).

Le rapport 2020 révèle aussi des minorations de valeur, des mauvaises classifications tarifaires et des codes additionnels erronés, dans 11 dossiers qui ont fait l’objet d’études approfondies par l’OTR, au titre de l’année 2020.
Relativement aux pertes de ressources du fait de la contrebande, de la sous-déclaration et sous-évaluation des produits, le déficit de traçabilité a fait perdre à l’OTR près de 15 milliards FCFA par an avant 2020.
Le courrier adressé à l’OTR le 24 juin 2025, et les différentes démarches n’ont pas permis d’obtenir des informations supplémentaires ou une réaction de la part de l’institution.
Géraud Afangnowou
Truth Reporting Post (TRP)
Cette enquête a été réalisée avec l’appui de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation, dans le cadre de son programme « Mobilisation accrue des ressources pour le développement (MRD) et création de coalitions en Afrique de l’Ouest pour lutter contre la corruption, l’évasion fiscale et les flux financiers illicites »



