Devoir de mémoire : Il y a 34 ans était assassiné Tavio Amorin, l’espoir d’une jeunesse

Le 23 juillet 1992, Tavio Amorin, membre du parlement, figure majeure de l’opposition politique à la dictature militaire d’Eyadema, président du Parti socialiste panafricain, était criblé de balles en pleine rue, à Tokoin Gbonvié. Deux jours plus tard il sera évacué agonisant sur un hôpital de Paris, où Il y décédera quatre jours plus tard à l’âge de 34 ans, laissant une veuve et un enfant âgé d’un an. Ces assassins pourtant connus n’ont jamais été inquiétés.
Les faits
Les faits se déroulent quasiment 11 mois après la fin de la conférence nationale souveraine. Le Togo vit sous un régime de Transition dirigé par le Premier ministre Me Joseph Kokou Koffigoh.
Depuis le 3 décembre après l’attaque contre la Primature et la capture du Premier ministre, le Togo connait des tentatives de restauration militaire de la part du général Eyadema, dépouillé de l’essentiel de ses pouvoirs par la conférence nationale. Des vagues d’assassinat de militants et membres de l’opposition. Le 5 mai 1992, attentat contre le principal opposant Gilchrist Olympio, dans le centre du pays : 4 personnes tuées.
Le 23 juillet 1992, Tavio Amorin, Secrétaire général du Parti socialiste panafricain (PSP), membre du HCR, parlement de la Transition, et l’un des principaux rédacteurs de la Constitution de 1992, est mortellement blessé à Tokoin-Gbonvié, son quartier résidentiel. Comme par enchantement, les assassins signent leur crime en laissant sur place leurs pièces d’identité. Il s’agit du gardien de la paix Karewe Kossi, gardien de la paix né en 1967 à Pya et Boukpessi Yodolou, sous-brigadier.
Il sera évacué deux jours plus tard à Paris. Lors de son évacuation, d’après l’ancien ministre de la Santé Dr Ekoudé David Ihou, un membre du convoi aurait poignardé Tavio Amorin pour aggraver ses blessures.
Le Haut-conseiller décédera quatre jours plus tard son Paris. Il était âgé de 34 ans, laissant une veuve et un unique enfant âgé à peine d’un an. Ses funérailles ont été organisées le 20 août 1992, en présence de plus de dix mille personnes.
Qui était Tavio Amorin ?
8 juillet 1991, les soubresauts démocratiques que connaissent le pays depuis le déclenchement des manifestations estudiantines du 5 octobre 1990 débouchent sur une conférence nationale pour solder 24 ans de la dictature militaire du général Etienne Eyadema dit Gnassingbe Eyadema.
Les assises qui vont durer 8 juillet au 28 août 1992 sont inspirées du Bénin, qui venait de clore le chapitre d’une autre dictature militaire communiste, celle du général Matthieu Kérékou. Elles rassemblent les forces vives du pays et de sa diaspora et doivent déterminer un avenir démocratique et un vivre ensemble.
Enivrés jusqu’au bout de l’ennui par la pensée univoque du parti unique parti-Etat RPT, les Togolais découvrent la vitalité intellectuelle d’un vivier de cadres nationaux et surtout de la diaspora. Parmi ces derniers, Tavio Tobias Ayao Amorin. Élégant, beau, le visage barré par une moustache fine, délicate, des lunettes lui attribuent forcément l’air d’un intello. Il apparait à la conférence à la nationale à la tête du Parti socialiste panafricain, nouvellement créé, proche de la gauche française et africaine issue de la FEANF. Nanti d’un bac scientifique en 1977 au Collège Saint-Joseph de Lomé, c’était un expert informaticien spécialisé dans les systèmes industriels. C’est de la Côte d’Ivoire où il s’était installé qu’il rejoint le Togo à la faveur des effervescences populaires contre le régime.
Dès ses premières prises de parole, il apparaît comme l’un des phares de la jeunesse, subjuguée par ses qualités morales d’incorruptibilité, d’austérité et de dévouement total à la vertu politique. Par sa fougue, son éloquence, ses prises de position sans concession, il électrisait la salle de la Conférence.
Marxisant, il tenait à une rupture totale avec l’ordre ancien. Ses idéaux : réduire les déséquilibres structurels et sociaux, notamment la pauvreté et l’inégalité des chances dans son pays. Avec quelques jeunes comme Claude Ameganvi, Brigitte Ameganvi, Antoine Folly, ils étaient les plus fervents ennemis d’Eyadema.
Alors qu’Eyadema tentait de reprendre ses pouvoirs par la force, Tavio Amorin écrivit dans une tribune : «Votre maintien au pouvoir nous est pénible. Nous avons mal au Togo. Mais puisque vous y êtes, tentez de jouer le rôle qui vous est dévolu. Ou dans un sursaut d’orgueil, de dignité et dans l’intérêt supérieur de la nation, démissionnez! ».
Son assassinat qui n’a jamais été élucidé malgré la signature publique des criminels ne sera pas le dernier. Il n’aura malheureusement pas servi la cause démocratique. Car le Togo connaîtra d’autres assassinats d’hommes politiques et des crimes de masse avant le retour complet du général Eyadema dans ses pleins pouvoir à la présidentielle de 1993.
Douze plus tard, son fils Faure Gnassingbe prend sa sucession à la suite d’un coup d’Etat dirigé par un quarteron d’officiers et règne depuis avril 2025 avec une constitution qui lui garantit un pouvoir ad vitam aeternam.
Cependant, comme Thomas Sankara, les idéaux politiques de Tavio Amorin demeurent quelque peu vivaces dans des milieux avertis. Lui-même l’avait prédit : « Ils ont la force, ils pourront nous asservir. Mais on ne tient les pouvoirs politiques, ni par la force, ni par le crime. L’histoire est à nous, et ce sont les peuples qui l’a font. On peut tuer un homme, mais on ne peut jamais tuer ses idées! »



